reflexions sur le contact des langues: cas de khemissset

Ahmed HARIRI
kenitra le : 06/07/2007
Dans un monde où le libéralisme et l’ouverture des frontières pour le libre échange et le déplacement des personnes et des bien sont les maîtres mots de l’actualité internationale, on assiste à une vague de retour au communautarisme et de repli sur soi sans précédent dans l’histoire humaine ; cette vague se base sur la suprématie d’une identité sur les autres et même sur les droits universaux.
Alors pour contrer toute forme de réformes ou de réflexions qui avanceraient l’humanité dans le sens du progrès et de la tolérance, on brigue le drapeau de la spécificité identitaire pour préserver l’ordre établi, voir même revenir à un idéal historique révolu et dépassé par la logique même de l’histoire.
Le Maroc n’échappe pas à ce constat. Depuis toujours deux courants se sont partagé le terrain de la réflexion sur son devenir : le premier voyant des conflits et des complots partout, au point d’en faire le moteur de l’histoire dans cette région du monde, et c’est le plus dominant sur la scène, mais pas le plus influent .
un deuxième essayant de faire la part des choses, en appelant , au moins, à ne pas prendre de parti avant de questionner la réalité de la société, c’est à dire rendre compte de ce que pensent et vivent les gens intéressées, avant d’émettre un jugement qui pourrait fausser la prise de décision concernant des sujets décisifs et sensible tels que la situation sociolinguistique au Maroc et le devenir des langues .
En effet, bon nombre d’études et de recherches ont essayé de rendre compte de la situation sociolinguistique au Maroc, en adoptant une approche « généralisatrice ». Ces études qu’on dit « macro », et qui prétendent faire des constats sur la situation au Maroc dans sa globalité, ne peuvent pas aboutir à des résultats fiables et vérifiables sur le terrain, sans oublier les tendances politiques et les préjugés de leurs auteurs qui influencent et orientent ces études dès leurs premiers pas. Ainsi l’approche conflictuelle du champs des langues au Maroc, n’est que le reflet de la situation politique dominante dans ce dernier ; c’est une politisation d’un champ qui devait rester du sort de la recherche scientifique objective, qui fait des constats et propose des solutions, dans l’intérêt de tout les marocains, et non pas à chercher une place à une tranche de la population qui se sent biaiser dans ses droits politiques et économiques. S’il est vrai que, dans la politique, tout les coups sont permis, le champ, ô combien sensible des langues, dans une société aussi plurielle que la notre, est une arme à double tranchant, et difficilement maniable.
Mon travail porte sur le contact des langues à Khemisset. en essayant de rendre compte de la situation sociolinguistique régnant dans cette ville, nous espérons contribuer à la description de la réalité langagière au Maroc dans cette partie du monde et dans cette période de son histoire. A travers une étude ciblée et limitée dans l’espace et le temps, nos allons essayer d’apporter des éléments de réponse aux questions suivantes :
• Quelles sont les langues en présence à khémisset ?
• Quel est le statut de chaque variété langagière à khemisset ?
• Y’a-t-il conflit ou contact des langues dans cette région ?
• Quels rapports entretiennent les locuteurs khmissi avec leurs langues ?
• Comment le locuteur de cette localité se représente-t-il les langues en présence ?
• Comment se définit-il au niveau sociolinguistique ?
• Y’a-t-il des traits stigmatisés ou valorisés par ce locuteur ?
• Les changements d’espace (quartier, ville) influence-t-ils le comportement langagier des khmissis ?
• L’arabe dialectal marocain en usage à khémisset, a-t-il des spécificités locales ?
• Le statut social du locuteur khmissis influence-t-il son comportement langagier ?
• A-t-on recours aux différentes variétés, dans différentes situations, de façon arbitraire ou consciente et réfléchie ?
A travers ces questions et bien d’autres, nous essayerons de mettre l’interlocuteur au centre de notre recherche, c’est lui qui devrait nous dire sa relation avec les langues en présence dans sa ville, celle qu’il entretient avec ses concitoyens parlant d’autre variétés que la sienne, et plus important encore comment est-ce qu’il vit sa ou ses langues au sein d’une société plurilingue.
Notre hypothèse de travail est la suivante : dans une ville où les usagers ont recours à plusieurs variétés langagières de façon quotidienne, depuis des décennies, s’adaptant à chaque situation et faisant chaque fois le va et vient entre ces variétés, mixant les codes ou en les alternant ; comment se fait-il qu’ on n’aie jamais entendu parler d’un conflit majeur au niveau sociolinguistique ?
D’après notre première lecture, qui reste à comparer et confirmer avec les données collectés sur le terrain, il y’a une autorégulation réfléchie et acquise au fil des siècles chez le locuteur marocain, qui fait que ce savoir vivre ensemble continue à être la meilleur réponse à tout ceux qui pense à chaque moment que le collier marocain va se décomposer et laisser place au chaos.
Cette autorégulation fais que le locuteur khmissi et plus généralement le locuteur marocain, assigne à chaque langue, chaque dialecte, et chaque variété un rôle précis selon ses besoins, les situations d’interaction et ses stratégies de communication. Le locuteur est intelligent, il manie ses outils linguistique et ne subi pas une pseudo loi imposée par les autres, il n’est ni supérieur, ni inférieur par sa langue.
Dans une même maison, au sein d’une même famille, et au même moment, trois langues sont utilisées, sans le moindre problème, ni la moindre frustration : le papa parle à ces parents et à ses frères et sœurs en alternant arabe dialectal et amazigh, s’adresse à son épouse en français, en prenant le soins de traduire à ses parents et à ses grands parents en amazigh, et s’adresse exclusivement à ces derniers en amazigh même s’il comprennent aussi l’arabe dialectal.
L’identité marocaine a toujours été plurielle, et si cette nation a su faire face jusque là à ses démons, c’est en grande partie parce qu’elle a su tirer le meilleur de sa richesse et de sa pluralité ethnique, linguistique et religieuse.


